Face à toute œuvre artistique, admets-tu, cher lecteur, qu’il demeure bien difficile aujourd’hui comme hier et quelle que soit sa forme, de conserver son libre arbitre lorsqu’il s’agit d’émettre un avis. Et j’ajoute même que cette difficulté croit avec notre niveau d’érudition et de connaissance sur le sujet. Pourquoi ? Au hasard, l’influence des maîtres à penser, des critiques ou de la « communauté » qui gravite autour de tel ou tel art.

Je pense que plus votre niveau de connaissance est important, plus vous avez amalgamé, synthétisé, digéré, ressassé des dizaines de critiques, d’analyses et de lectures rendant votre propre analyse moins instinctive et plus rationnelle, moins personnelle et plus diluée.

De là à croire que les meilleurs « critiques » seraient l’apanage des profanes ou des béotiens... : ce serait négliger l’effet surpuissant de la pensée dominante de même que le sentiment de confort douillet et rassurant provoqué par l’appartenance à une communauté d’idées...

 

Si vous êtes amateur de musique classique, vous ne pouvez pas, ou alors avec beaucoup de précautions, critiquer Beethoven ou Mozart…

Passionné de cinéma, comment oserez-vous dire que tous les films de Kubrick ne sont pas des chefs-d’œuvre ?

Et ça marche aussi dans le sens inverse : Féru de littérature, vous pourrez à loisir taper sur ces pauvres Marc Lévy ou Guillaume Musso !

Bergson, Pascal et Voltaire sont vos guides au quotidien ? Quel plaisir de se farcir BHL en toute occasion !

Of course, je force un peu le trait. Mais un soupçon de caricature peut-il nuire à cette démonstration ? Je ne le pense pas...

 

A ce stade, lecteur fidèle mais néanmoins exigeant (oui, on ne te fais pas avaler n’importe quoi à toi!) tu dois certainement te poser la question suivante : mais où veut-il en venir ?

Question osée mais légitime à laquelle je me dois d’apporter une réponse, maintenant que te voilà pendu à cet hameçon…

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J’ai acheté il y a plusieurs mois, une édition blu-ray collector d’un film de John Huston réalisé en 1972 : « Fat City ».

J’ai découvert l’existence de celui-ci grâce à l’excellent travail de passionnés de cinéma américain, sous la forme du site Hollywoodland.com (décliné en hollywood70, hollywood80, hollywood90, hollywood00).

Parenthèse : je viens de découvrir avec beaucoup de tristesse que le site a « disparu » et je lance un appel à quiconque saurait pourquoi, voire même aux fondateurs : rendez-nous Hollywoodland, votre travail était fantastique !

 

Ce coffret fait partie d’une collection dans laquelle le film est accompagné d’un livre entre 100 et 200 pages.

Dans cette même collection, j’ai fait l’acquisition de « Rolling Thunder » (John Flynn – 1977) et de « Thief » (Michael Mann – 1981).

L’autre jour, je décide donc de regarder « Fat City ».

L’histoire est simple : Billy Tully (Stacy Keach) est un boxeur professionnel devenu alcoolique après la mort de sa femme. Un jour dans une salle de boxe, ll rencontre le tout jeune Ernie Munger (Jeff Bridges) chez qui il détecte un gros potentiel. Naît alors une histoire d’amitié entre les deux bonhommes.

Le premier redeviendra-t-il celui qu’il fût ? Le second deviendra-t-il celui qu’il pourrait être ?

John Huston ayant été boxeur amateur dans les années 20, je me réjouis àl'idée de sentir la sueur des petites salles de boxes d’un trou perdu de Californie (Stockton, une des pires villes de cet état de nos jours, paraît-il…), le réalisme cru des combats miteux et des promoteurs plus ou moins pourris, la misère et la crasse...bref, de quoi passer un super après-midi ! Enfin, pour moi !

Malheureusement, mes espoirs ont été rapidement douchés...

Non pas qu’il s’agisse de la qualité du support (image de grande qualité pour un film de 45 piges) mais plutôt de l’œuvre elle-même.

La boxe ne semble être ici qu’un prétexte pour relater l’histoire de 2 paumés, dans un trou perdu, luttant pour exister dans cette Amérique 70’s, loin des grands centres urbains. Soit.

Stacy Keach est convaincant en looser alcoolo déboussolé, Jeff Bridges est pas mal, probablement dans un de ses premiers rôles. OK

En revanche, le film est (trop?) bavard, le personnage de Susan Tyrell et le jeu de cette dernière sont absolument insupportables et les combats, sans être totalement ratés, ne transpirent pas le réalisme escompté.

La narration assez elliptique, sans véritables repères temporels, renforce la difficulté d’entrer complètement dans le film. Ce que vivent les personnages est fait de désillusion, de rancoeur, de combat, de lutte contre soi-même, alors où sont les émotions que j’aurais du ressentir ? Invité à dîner, je ne me suis pas assis à table, je suis resté dans l’entrée...

Présenté comme une œuvre majeure de John Huston, je reste dubitatif devant mon écran lorsque déboule le générique de fin.

Suis-je passé à côté de quelque chose ? Pourquoi le film m’a semblé globalement chiant et assez vide ? Merde, une édition collector à 40€ avec un bouquin de 200 pages...

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 La réponse est en réalité assez simple : j’ai acheté un film « majeur » des 70’s dans une superbe édition collector: j’étais donc conditionné positivement. L’objet, le coût, la présence d’un bouquin (peut-on décemment adjoindre un livre de 200 pages à un film de merde?)

Cependant, n'étant pas un grand connaisseur de la filmo de John Huston, je n’avais pas d’a priori positif comme cela aurait pu être le cas pour un film méconnu de Scorsese, De Palma ou Eastwood par exemple…

Si l’on admet l’existence d’un seuil de « conditionnement » (positif ou négatif) au-delà duquel notre jugement est altéré de façon significative, on peut donc en conclure que ma perception de « Fat City » fût plus instinctive que rationnelle. Cela ne signifie pas qu’elle soit vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, juste ou injuste… C’est la mienne : le résultat d’une vision à un moment donné avec un certain niveau de connaissance.

Et je reste seul avec mon "des-arts-roi", c’est aussi cela la magie du cinéma...

 

Cinémaniaq