Pour un pays dont l’histoire récente est jalonnée de scandales retentissants, servis par des personnages tantôt truculents tantôt détestables, un pays dont le rayonnement planétaire est indéniable en matière économique, politique, sportive et bien sûr culturelle, je reste toujours étonné devant la faible production cinématographique hexagonale adaptée de travaux visant à dénoncer le scandale quel qu’il soit. Hormis le regretté Henri Verneuil qui parsemait ses grands films populaires – (I…comme Icare (1979) ou Mille Milliards de Dollars (1981)  pour ne citer qu’eux – d’éléments de réflexion sur notre monde et le très respecté Costa-Gavras (dont l’œuvre intégrale a par ailleurs été éditée en 2 coffrets par ARTE mais le cinéphile devra débourser entre 150 et 200€ pour en faire l’acquisition…),ça ne se bouscule pas pour faire honneur à ce genre de films.

Nos amis d’outre-Atlantique possèdent en revanche une véritable tradition en la matière en témoigne la cohorte de longs métrages relatant l’histoire de scandales politiques, économiques ou sanitaires.

Le cinéma US a depuis longtemps fait une place de choix au film d’investigation, qu’il soit l’adaptation d’une œuvre littéraire, d’un travail journalistique  ou réalisé sur la base d’un scénario original, afin de dénoncer complots, injustices et autres scandales. Nombre de films très estimables et quelques chefs-d’œuvre ont ainsi vu le jour depuis les années 60. Evidemment, beaucoup furent inspirés par LE complot (réel ou supposé) du XXème siècle à savoir l’assassinat de JFK. Mais pas seulement ! The Mandchurian Candidate (J. Frankenheimer – 1962), The parallax view (A. Pakula – 1973) All President’s men (A. Pakula – 1976), JFK (O. Stone – 1991), Erin Brockovich (S. Soderbergh - 2001), Fahrenheit 9/11 (M. Moore – 2004), Spotlight (T. McCarthy – 2015) ou encore le tout récent Dark Waters (T. Haynes – 2019) sont autant d’illustrations de la richesse de la production hollywoodienne en ce domaine. Il faut de fait reconnaître aux américains cette incroyable capacité à exorciser certains de leur maux par le passage au grand écran.

En face, admettons que nous faisons pâle figure… Avons-nous pourtant moins de réalisateurs de talents ou moins de scandales à dénoncer ? Evidemment non ! Cependant, pas de grand film sur le scandale du sang contaminé, les morts (plus que) suspectes de Robert Boullain ou Pierre Beregovoy, rien sur l’affaire des frégates de Taïwan ou l’attentat de Karachi… Comme tu le vois cher lecteur, les sujets brûlants ne manquent pas au pays des droits de l’Homme…Claude Chabrol a bien tenté d’apporter sa vision sur l’affaire ELF et la « Françafrique » mais L’ivresse du pouvoir (C. Chabrol – 2006) me semble complètement raté. Costa-Gavras avec Le capital (2012) a bien offert un rôle à contre-emploi à Gad Elmaleh, mais sa dénonciation des dérives d’un capitalisme échevelé avait quelque chose « d’universel » et ne pouvait se réduire, malgré le choix de situer l’action au cœur d’une banque française,  à une problématique strictement nationale.

La fille de Brest

Au milieu de ce désert débarque sur nos écrans La fille de Brest (E. Bercot – 2016). A moins d’avoir effectué un voyage interstellaire en 2009/2010, personne n’a pu échapper au scandale du « Médiator » omniprésent dans les médias à cette période qui plus est en pleine pandémie (eh oui, déjà !) de grippe H1N1.

Le docteur Irène Frachon, pneumologue du CHU de Brest, publie en 2010 Médiator 150 mg pour dénoncer non seulement l’utilisation abusive de ce médicament pendant plusieurs décennies mais également la faillite de notre système de pharmacovigilance matérialisée par les liens troubles entre l’AFSSAPS et les laboratoires pharmaceutiques.

On retrouve Emmanuelle Bercot à la réalisation qui, après l’excellent La Tête Haute (2015), montre une nouvelle fois l’étendue de son talent. Si le sujet peut rebuter de prime abord, le film possède plein de qualités dont l’une, et pas des moindres, est d’arriver à être passionnant et accrocheur pendant 2h15…sans scènes d’actions ni effets spéciaux !

Mais la principale raison de s’intéresser à La Fille de Brest, c’est bien elle… l’incroyable actrice danoise Sidse Babett Knudsen dans le rôle du Dr. Frachon. Incroyable, oui ! Incroyable d’énergie, de naturel, de spontanéité et de talent ! Et tout ça en langue française… sans doublage ! Chapeau bas, Madame !

Pour ceux qui ne la connaissent pas, elle fut révélée au public français lorsqu’Arte diffusa il y a quelques années une fantastique série de politique-fiction danoise : Børgen – une femme au pouvoir. (A voir absolument)

J’aime cette actrice au charisme et au charme magnétique. Elle porte véritablement le film, bien secondée par un Benoit Magimel ventripotant, affable et pétochard, un scénario en béton (forcément, c’est réel !) et une mise en scène (trop ?) sobre et sèche, sans utilisation abusive de la musique mais capable de faire surgir  une émotion sincère.

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Tout n’est peut-être pas parfait mais le film réussit à trouver son équilibre, bien que totalement centré sur son personnage principal, en jonglant entre sa « passion » dévorante pour ce combat, ses patients, sa soif de justice pour les victimes et le sacrifice imposé à sa famille.

N’ayant pas lu le livre d’Irène Frachon, je ne peux me prononcer sur la véracité de tout ce qui est décrit (parfois, il est nécessaire pour renforcer la dramaturgie ou clarifier certains aspects d’ajouter des personnages ou des évènements) mais le combat de cette femme mérite tout notre respect. Et la performance de Sidse Babett Knudsen lui rend justice.

A noter, fait assez rare dans un film français, deux scènes « médicales » assez impressionnantes - dont une autopsie – qui pourront coller la nausée aux plus sensibles. Cependant le film ne fait pas dans le sensationnalisme et l’impact de ces scènes donne beaucoup de force au récit en illustrant sans fard les conséquences irrémédiables de l’utilisation du Mediator.

Dans les (maigres) bonus de l’édition blu-ray, Emmanuelle Bercot explique qu’un des défis fut de raconter cet énorme combat en seulement 2h15 et de rendre accessible un sujet « aride »… Ce n’est pas la moindre des réussites de ce très bon film, dans un genre sous représenté aujourd’hui en France. Que demander de plus ? Rien ? Alors profites-en cher lecteur…

Cinémaniaq.