Les plus attentifs d’entre vous auront noté cette allusion à William Friedkin dans l’épisode I. Sachant que je ne vais pas vous parler de Cruising (1980), que reste-t-il ? Vous ne savez pas ? Et c’est bien tout l’enjeu de ce qui suit, mots entremêlés formant des phrases qui vont nous unir pour quelques (délicieuses) minutes !

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To Live and Die in L.A, sorti en 1985, est un film paradoxe à la fois représentatif de son époque et pourtant un peu en marge de la production US des 80’s. Je m’explique.

Friedkin affirme, à propos de To Live and Die in L.A, avoir souhaité réaliser un film indépendant. A titre personnel, je traduis cela par un film hors de l’influence des grands studios et de producteurs parfois un peu trop présents et pesants sur la vision du réalisateur.

Et après la vision du film, je comprends très bien ce qu’il a voulu dire et cela se traduit par des choix scénaristiques et artistiques marqués.

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Au premier rang desquels je situerais le casting pas clinquant pour un sou – ce qui est une quasi-constante chez Friedkin – mais fait de choix solides et cohérents. William Petersen, Willem Dafoe, John Turturro, Dean Stockwell, Darlane Fluegel ou encore John Pankow. Aucun d’entre eux n’était une star à ce moment-là et le sont-ils d’ailleurs devenus ? Leurs prestations convaincantes, entièrement au service du scénario, leur statut de simples « acteurs » (par opposition à celui de « stars ») renforcent l’impact de cette plongée dans l’univers de la fausse monnaie au cœur d’un Los Angeles très loin des clichés, nous y reviendrons.

Comme l’explique également William Friedkin dans le making-of, la notion de contrefaçon est au cœur du film. Selon lui, tout est « faux » dans cette histoire depuis la monnaie (bien sûr !) jusqu’aux motivations ou sentiments des protagonistes. J’ajouterais, en toute humilité, que l’autre cœur du film est… le fric !  Pas celui des fortunes immobilières, des stars, des bijoux ou des grosses berlines. Je parle du billet vert, celui qui s’échange dans la rue, les commerces, sous les tables de restos pour régler les grosses transactions comme les petits trafics. C’est un autre choix très marqué, dans cette décennie, de faire évoluer ces personnages au ras du sol, dans un L.A inhabituel, celui des quartiers populaires voire déshérités, près des ponts, des ports et autres zones industrielles, dans des rues ou des quartiers sordides. Pas de paillettes, de glamour ou de costards-cravates, ici c’est la voix de la rue qui s’exprime.

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Pour autant, la séquence d’ouverture et le générique qui s’en suit (qu’est-ce que je l’aime celui-là !) sont sans conteste ceux d’un film estampillé 80’s. La musique, l’image, les fringues… Pas de doute possible ! Mais une fois la mécanique du film enclenchée, le spectateur que vous êtes pourra se trouver surpris… Bien que celui-ci mette en scène un binôme de flics (quoique ce n’est pas si simple…regardez, vous comprendrez !), on ne saurait déceler la moindre trace d’humour, de second degré, de punchlines parfois malvenues voire la moindre trace d’espoir… Ici, c’est pas un buddy movie, l’ami ! On rejoue plutôt Noir, c’est Noir dans un Los Angeles un peu crasse, malgré le soleil, la lumière aveuglante et l’océan. Un véritable oxymore visuel. Là se situe une des grandes réussites du film.

Le choix de la fausse monnaie (*) est atypique car très rare au cinéma et, à l’instar de Michaël Mann dans Thief (1981), Friedkin en profite pour nous gratifier d’une superbe séquence sur la fabrication de faux billets dont la réussite et le réalisme doivent apparemment beaucoup aux « consultants expérimentés » qui apportèrent leur concours au film ! Et ce qui est plus étonnant encore et qui constitue, une fois de plus, un choix marqué c’est de peupler cet univers de personnages tous plus antipathiques les uns que les autres…flics compris !

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Mettez de côté tous les sentiments relativement « confortables » ressentis devant un film policier 80’s…

Trembler pour le « héros », c’est votre crédo ?

Les « méchants » qui se font flinguer, ça vous fait jubiler ?

Le « café dégueu » de la machine automatique, vous trouvez ça sympathique ?

Le flic dur et macho qui fond lorsqu’il embrasse sa belle, ça vous ensorcelle ?

Désolé ! Sus aux clichés ! Y’a gourance sur la camelote ! Circulez, y’a rien à voir ! William Friedkin spirit inside ! Film in-dé-pen-dant, j’vous dis!

Son bad guy est évidemment dangereux, limite « schizo-machin à tendance paranoïde », c’est le moins qu’on puisse attendre de lui. Son « héros » flic n’est pourtant pas en reste ! Friedkin le montre dans toute son humanité… Menteur, manipulateur, orgueilleux, misanthrope, macho, prêt à tout pour arriver à ses fins et…capable de tout foirer ! J’applaudis des deux mains. Bravo !

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Ces partis pris artistiques et scénaristiques ne doivent en aucun cas masquer le fait que To Live and Die in L.A est un vrai grand polar avec une énorme poursuite en voiture, des courses poursuites à pieds, des flingues, d’abord une certaine violence graphique, une enquête dense et…un final dantesque !

Après avoir marqué de son empreinte le cinéma des années 70, décennie probablement la plus fournie en chefs-d’œuvre, avec French Connection (1971) puis The Exorcist (1973) et enfin le méconnu Sorcerer (1977), remake du Salaire de la Peur (1953), Friedkin nous assène encore un coup dont il a le secret avant une nouvelle traversée du désert qui ne le verra renouer avec une forme de succès que 20 ans plus tard grâce au paranoïaque Bug(2007) puis au monumental Killer Joe (2012). Bons sang, quel cinéaste !

Cinemaniaq.

(*) Contenu additionnel :

Dans son autobiographie Friedkin Connection (2015), il raconte une anecdote absolument géniale sur la fabrication de faux billets, réprimée extrêmement durement aux Etats-Unis, pour les besoins du film et des conséquences qui auraient pu être dramatiques pour certains membres de l’équipe du film !

J’en profite pour recommander la lecture de ce pavé de plus de 600 pages centré sur sa carrière et qui est tout simplement passionnant de bout en bout.

Le film a lui récemment bénéficié d’un travail de restauration digne de son rang. Fruit d’un nouveau transfert HD sur la base d’un scan 4K supervisé et approuvé par W. Friedkin, le blu-ray offre, là aussi, des conditions de visionnage impeccables. Pour les plus mordus, Carlotta Films a édité un coffret ultra-collector dont le tarif est assez salé puisqu’il faut se délester de 50€ !  Mais comme le dit l’adage, quand on aime…

Cette édition étant épuisée chez Carlotta, j'ai dû me contenter de l'édition simple comme l'atteste la photo!

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