Samedi soir. J’ai à nouveau une furieuse envie de regarder un film. Si possible un que je n’ai jamais vu !

Là, au détour de nombreux titres qui défilent sous mes yeux, je m’arrête sur Mother !(2017) de Darren Aronofsky…encore dans son emballage d’origine. J’ai souvent hésité à le visionner ces derniers mois[1], le moment propice ne s’étant finalement jamais présenté, il est toujours là, à m’attendre. Ce soir, nous y sommes.

Malheureusement, je tiens à m’excuser auprès de vous chers lecteurs mais nous n’allons pas parler de Mother ! dans cette chronique, mon lecteur Blu-ray ayant unilatéralement décidé qu’il ne lirait pas le disque au-delà de l’apparition du logo de la Paramount ! Quatre tentatives, quatre échecs !

Une fois passé outre la petite « rage » qui s’empara de moi et qui aurait pu lui coûter la vie à ce lecteur (non pas vous qui me lisez en ce moment, l’autre !), je décide de me rabattre sur un autre long-métrage. Mais lequel ? Une fois la cible verrouillée sur Mother !, je n’avais plus envie d’autre chose. Et finalement…J’espère par ce qui suit, contribuer à sortir un bon film du relatif anonymat dans lequel il est plongé depuis presque une décennie.

affiche the place beyond the pines

Sorti sur nos écrans français en 2013, The Place Beyond The Pines est l’œuvre d’un réalisateur qui tourne peu, mais bien, des films plutôt dans la veine du cinéma « indépendant ». Outre celui-ci, on lui doit également un autre film avec Ryan Gosling en vedette, Blue Valentine (2010) mais aussi Life between Oceans (2016) et Sound Of Metal (2019).

Nous voici donc en présence d’un vrai bon film américain, co-écrit et réalisé par Derek Cianfrance, présentant un casting alléchant et qui n’a pourtant pas (vraiment) rencontré son public. Il y a plusieurs raisons à cela et je vous propose de découvrir ce film par le prisme de ce que j’estime être les deux raisons principales d’un relatif échec commercial malgré une qualité cinématographique indéniable.

Chose inhabituelle ici, je vous livre le synopsis officiel car c’est la parfaite illustration de ce qui, combiné à d’autres facteurs, a probablement contribué à plomber le film.

Cascadeur de génie, Luke se déplace de ville en ville pour livrer son spectaculaire numéro de foire. De passage à Schenectady, il découvre qu'une ancienne conquête vient de lui donner un fils. Il décide alors de rester auprès de sa nouvelle famille. Pour subvenir aux besoins de son enfant, il commet une série de braquages, profitant de ses talents de pilote pour échapper aux forces de l'ordre. Cependant, sa route va bientôt croiser celle d'Avery Cross, un jeune policier aux dents longues.

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Léger retour en arrière, année 2011. Le talentueux Ryan Gosling se révèle aux yeux de tous, grâce à sa prestation dans le remarquable Drive de Nicolas Winding Refn, auréolé du prix de la mise en scène lors du festival de Cannes.

Ainsi, si je vous dis Ryan Gosling, cascadeur, pilote de génie, une femme, un enfant, braquages…Vous pensez à… Drive forcément. Et c’est exactement ce qu’ont dû se dire beaucoup de spectateurs potentiels de The Place  Beyond The Pines. Pris isolément ou ensemble, les termes que je viens d’énoncer peuvent renvoyer indifféremment à chacun des deux films et créer ainsi une certaine confusion. Et pourtant, ces deux longs-métrages n’ont strictement rien à voir, que ce soit dans leur forme, leurs « messages » ou leurs intentions.

Là où N.W. Refn signe un pur et brillant exercice de style, délivrant des séquences bluffantes passant de l’extrême violence graphique au romantisme fleur bleue, avec pour seule ambition de divertir sans aucun message sous-jacent, Derek Cianfrance inscrit son film dans un tout autre contexte. Il y a dans son script une véritable dimension sociale, et même politique, que l’on découvre dans cette histoire qui mêle bon nombre de maux de la société US. Pauvreté, marginalité, culpabilité, responsabilité, corruption, ambition politique, délinquance, explosion de la cellule familiale, …Autant de thèmes abordés à des degrés divers et qui procurent au film une grande densité mais ne doivent pas occulter ce qui est à mon sens le cœur du film : le déterminisme social. Je traduirais cela par un aphorisme de mon cru : « Sauf circonstances exceptionnelles, d’où que l’on vienne, on reste ce que l’on est ».

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18 mois à peine après la sortie et le succès de Drive, le spectateur se retrouve devant un nouveau film mettant en scène Ryan Gosling dans un rôle de cascadeur hors-la-loi… Nous tenons ce que je considère comme la première raison de l’échec de The Place Beyond The Pines, à savoir une trop grande proximité apparente dans le thème central du film et une trop grand proximité temporelle - réelle celle-ci – entre les deux sorties en salle.

Pourtant, je le redis, les deux films n’ont rien en commun et cela m’amène naturellement à la deuxième raison…

Derek Cianfrance a choisi de mettre en scène son histoire en tenant le spectateur à bonne distance de ses personnages rendant très difficile toute identification à l’un d’eux, toute empathie ou même toute adhésion à leurs « causes ». En refusant quasi systématiquement le spectaculaire, l’action, la violence graphique ou tout effet un peu facile pour emporter l’adhésion, il donne à l’ensemble une certaine sécheresse qui renforce la distance évoquée plus haut et empêche même de prendre du plaisir à la vision du film.

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Ici, pas d’extrême violence comme exutoire, pas de quête vengeresse, de débordement de testostérone, de sexe, de perversité, pas d’outrance ni de voyeurisme… Juste des personnages qui se débattent et « font ce qu’ils ont à faire » au regard de l’environnement dans lequel ils évoluent et de leurs aspirations.

[ATTENTION SPOILER] : Si l’on ajoute que le film dure 2 heures et 20 minutes, là où la moyenne des films aujourd’hui tourne plutôt autour d’une heure trente à une heure quarante-cinq et que  le scénariste décide de faire mourir un des personnages – incarné par son acteur vedette – en plein milieu du film, nous tenons là un ensemble de facteurs formels qui ont certainement enterré toute chance de succès public et commercial.

Lorsque je parle d’échec, rien ne doit être exagéré et il est toujours bienvenu de s’en remettre aux chiffres dans ces cas-là.

15 millions de $ de budget pour 47 millions de $ de recettes en 8 semaines d’exploitation dans le monde.

A titre de comparaison, Drive a engrangé 81 millions de $ mais en 29 semaines d’exploitation pour un budget initial équivalent de 16 millions de $

Il serait  donc plus juste de parler de déficit de notoriété et de reconnaissance. L’un a bénéficié de l’exposition cannoise et de son prix de la mise en scène, l’autre a été cantonné à une distribution plus confidentielle. Pour vous en assurer, demandez autour de vous, chers lecteurs, qui connaît les deux films, ou bien que l’on vous cite un film avec Ryan Gosling…

Nanti d’un solide et ambitieux scénario original, d’un casting cinq étoiles, d’une mise en scène de haut niveau et de personnages complexes, The Place Beyond The Pines offre de surcroit quelques séquences qui méritent le détour. Un très bon film à (re)découvrir sans hésitation.

Cinémaniaq.

 



[1] : Pour ceux qui ne connaissent pas la filmographie de Darren Aronofsky, nombres de ses films ne sont pas forcément « faciles » à regarder…